UNE BIBLIOTHÈQUE DANS UNE CHAPELLE

Première conversion de l’ancienne chapelle

«Au cours des années 1960, le collège se laïcise. Peu à peu, l’usage de la chapelle devient ainsi moins essentiel à la vie du collège […] On convertit donc la chapelle en salle d’étude et d’examens […]» (Michaud, 2006, p. 304)

La chapelle du Collège Jean-de-Brébeuf fut construite en 1927-1928 d’après les plans du Père Félix Martin, sous la supervision des architectes Dalbé Viau et Alphonse Venne et avec la collaboration de l’architecte Alphonse Piché, qui acheva le projet. Ce plan s’inspire de l’église Saint-Apollinaire-le-Neuf à Ravenne. Avec la laïcisation du Collège et le retrait progressif des jésuites du corps enseignant, la chapelle fut transformée en salle de réunion, d’étude et d’examens en 1960. Déparée de ses bancs et surtout attifée d’un plafond suspendu, qui avala la croix au sommet du maître-autel pendant près de quarante ans et soustrayant à la vue ses caissons et sa claire-voie, la chapelle avait perdu beaucoup de son éclat. Tout en conservant le chœur, elle fut aussi disponible pour de nouvelles fonctions publiques ou privées (étude, examens, conférences, concert, mariages à l’occasion) au profit du Collège. Telle est la première grande conversion de l’ancienne chapelle du Collège.

Après la fermeture du scolasticat de l’Immaculée-Conception situé sur la rue Rachel (Montréal), la bibliothèque du scolasticat fut placée au Collège Brébeuf, au sous-sol du pavillon Lalemant. À partir de septembre 1968, l’entrée de la bibliothèque est située au 5605, avenue Decelles: «une nouvelle politique d’achats fut élaborée et des règles plus strictes fixées pour la sortie des volumes. La bibliothèque devint en fait une bibliothèque de consultation. Des acheteurs spécialisés orientent judicieusement leurs (sic) choix de volumes. Pour l’achat des collections, on dispose d’un comité. […] Grâce à la revue Science et Esprit, on reçoit en échange une centaine de revues sur un total de 325.» («Le Père Claude-Roger Nadeau» dans Jésuites Canadiens, 1977,v. 4, nº 2, p. 33)

Lors de ce nouvel emménagement de la bibliothèque au 5605, avenue Decelles, l’objectif principal est présenter un local adéquat de travail aux jésuites liés «à la nouvelle faculté de théologie de l’Université de Montréal et aux besoins des chercheurs en sciences religieuses venus des quatre coins de la ville consulter ses richesses.» (Dufort, «La bibliothèque de théologie», Nouvelles de la Province du Canada français, 1972, nº 2, p. 31).

Une orientation nouvelle des services est donnée à la bibliothèque: elle concentre davantage ses achats en sciences religieuses et en philosophie; elle crée de nouveaux secteurs (sciences des religions, patristique, philosophie des sciences, etc.); son règlement en fait un instrument de travail au service des facultés jésuites et du milieu universitaire adonné aux sciences religieuses). Ainsi, la bibliothèque du scolasticat devient en fait une bibliothèque de consultation ouverte au public. Elle est connue alors comme étant la bibliothèque de théologie.

Seconde conversion de l’ancienne chapelle

«[L]es travaux de recyclage sont exceptionnels: la conservation et la transformation cohabitent avec respect, élégance et modernité.» (Plante, 2013, p. 133-134)

La seconde conversion de la chapelle intervint à l’approche des célébrations du 75e anniversaire du Collège Jean-de-Brébeuf en 2003. Une campagne de financement permit de rassembler les fonds nécessaires pour transformer la chapelle en bibliothèque de conservation et en lieu de rassemblement profane.

Le 31 mars 2004 fut inaugurée la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus (BCJ) intégrée à l’ancienne chapelle de style néoclassique du collège Jean-de-Brébeuf, après des travaux de restauration et de recyclage de l’ancienne chapelle menés en 2003-2004; ils sont évalués à 3,5 M $ provenant de différentes contributions: le Fonds de développement du Collège Jean-de-Brébeuf, la Compagnie de Jésus, le Ministère de la Culture et des Communications, Patrimoine Canada, le Collège Jean-de-Brébeuf.

La bibliothèque des jésuites occupe dorénavant les 3e, 4e et 5e étages de l’ancienne chapelle. Dans un jeu combinant la transparence du verre, la vigueur du métal, la verticalité des colonnes et la chaleur du bois, le groupe d’architectes Beaupré et Michaud, Dupuis LeTourneux a réussi à relever le défi consistant à loger la bibliothèque dans le chœur de l’ancienne chapelle et derrière les huit murales de l’artiste René Derouin. Environ 200 000 documents, parmi les plus rares au Canada, de la Compagnie de Jésus, legs des jésuites à la société québécoise, ont été logés dans l’ancienne chapelle tout en préservant sa fonction de salle polyvalente.

Perle architecturale

Lors de la rénovation de l’ancienne chapelle du Collège en 2003-2004, «on retrouva […] le volume originel de la chapelle dont l’architecture beaux-arts – colonnades, chapiteaux, entablements, caissons – fut soigneusement restaurée et valorisée.» (L. Noppen et L. K. Morisset). Ces travaux ont remis en valeur l’expression ornementale des anciens éléments architecturaux et redonné leur volume d’antan à la nef, au chœur et à l’entablement.

En suspendant la bibliothèque dans un nouvel étage situé sur les bas-côtés et dans le jubé, au-dessus de l’entrée de la chapelle, et en optant pour un design qui combine la transparence du verre, la restauration de l’immeuble permet d’insérer la bibliothèque dans un véritable écrin sur trois étages. Les architectes ont ainsi fait preuve d’une conception et d’une exécution exceptionnelles de l’œuvre. Même l’opacité exigée par les galeries des livres a pris une valeur sémantique: «pour dissimuler le traitement acoustique des parois latérales du nouvel étage-bibliothèque, huit murales de René Derouin, dont la disposition se veut une référence architecturale aux mosaïques paléochrétiennes, transportant l’espace de l’ancienne chapelle dans un univers de symboles […]» (L. Noppen et L. K. Morisset). En effet, les huit murales sur Trois siècles de migrations sur le territoire des Amériques portent l’observateur à imaginer l’occupation territoriale de la Nouvelle-France à laquelle les jésuites ont pris part.

Empreinte du recueillement conservé dans le chœur de l’ancienne chapelle et marquée par le silence propre à un lieu de travail et de recherche, la BCJ conserve discrètement la présence des jésuites et leur goût pour les œuvres de l’esprit. Il en résulte un joyau architectural digne d’admiration. Ce tour de force architectural est l’œuvre des architectes associés Beaupré et Michaud, en consortium avec la firme Dupuis LeTourneux, architectes. Dès 1999, le projet valut aux architectes le prix du mérite du magazine Canadian Architect. Le travail de restauration a valu aux architectes les reconnaissances suivantes: le prix de l’ASHRAE 2004 (le premier prix, Est du Canada, Bâtiment institutionnel) et le prix de l’Institut du Design Montréal 2005. Le travail d’architecture a aussi obtenu le prix d’excellence (projets de recyclage et reconversion architecturale) de l’Ordre des Architectes du Québec (2005), la mention honorable du prix d’excellence de la construction en acier de l’ICCA (2005) et il a été le lauréat institutionnel lors du huitième concours Best of Canada Design Competition du magazine Canadian Interiors (2005).

Huit murales de René Derouin

«Dans la nef, dissimulant les deux tribunes situées dans la partie supérieure des bas-côtés, en continuité avec le jubé et la passerelle du chœur, l’œuvre de René Derouin constitue le nouveau décor du lieu et réaffirme sa modernité. Elle est composée de quatre paires d’immenses gravures abstraites aux encadrements de bois surdimensionnés, posés face à face.» (Plante, 2013, p. 134)

À l’occasion de la restauration de la chapelle du collège Jean-de-Brébeuf, des œuvres d’art de l’artiste René Derouin ont été intégrées à l’architecture de la salle: huit œuvres murales installées en permanence pour célébrer le 75e anniversaire du collège. Ces œuvres représentent une synthèse des recherches de l’artiste sur la graphie des signes. René Derouin puise son inspiration dans l’écriture et les motifs graphiques utilisés dans les techniques de la gravure sur bois en tant que référence à l’histoire. Son travail artistique s’inscrit dans le trait continu des graphies sur les stèles précolombiennes, sumériennes et égyptiennes. Ces origines de l’écriture, gravées dans l’argile, ont permis à l’artiste de créer un langage visuel métissé.
Les huit œuvres murales reprennent les textures de la gravure sur bois sous forme de collage et rappellent les écritures. Elles s’intègrent ainsi à la nouvelle vocation du lieu, en symbiose avec le travail de restauration réalisé par les architectes. Elles sont imprimées par le procédé d’impression de sublimation thermique, nouvelle technologie de pointe qui poursuit le processus de communication de l’image et de l’écriture à travers l’histoire. Ces œuvres d’art soulignent la longue migration des jésuites et leur engagement à la diffusion de la connaissance en terre des Amériques.

-Artiste concepteur des œuvres murales: René Derouin
-Infographie: Johanne Cyr et Hélène St-Cyr (Cyrcom)
-Impression des tissus Sedura polyester: Sygraf Montréal
-ACCO Panneaux acoustiques: François Brisebois
-Architectes: Beaupré et Michaud/Dupuis Le Tourneux
-Présentation typographique: Martin Dufour
-Ministère de la Culture et des Communications
Service de l’intégration des arts à l’architecture février 2004

Les huit murales de l’artiste René Derouin intégrées à l’ancienne chapelle en 2004 et portant sur Trois siècles de migrations sur le territoire des Amériques sont les suivantes :
1. Mémoires de l’histoire
2. Écritures métissées
3. Oiseaux du continent
4. Racines du territoire
5. Outardes en migration
6. Poésie du Nouveau monde
7. Technologie d’un nouvel espace
8. Coexistence 2003.